1000 Race : Mission accomplie et que du bonheur !
Le débrief de ma première course en solitaire en IMOCA ⤵️
Samedi matin à l’aube, après une nuit d’orages dantesques et sous une lourde pluie très bretonne, je passais la ligne d’arrivée de la 1000 Race après 5 jours et 17h de course. Quel soulagement et quel bonheur ! Pour un galop d’essai en solitaire, cela ne pouvait pas mieux se passer. Je vous raconte en détail !

Une première partie de course en tête de flotte !🏅
Pendant la procédure de départ je me suis retrouvé très haut sur la ligne, un peu en avance, et pris en sandwich entre le bateau comité et Francesca Clapcich (11th Hour Racing). Francesca est peu connue dans le milieu de la course au large si bien qu’on oublie qu’elle a représenté l’Italie deux fois aux Jeux Olympiques avec notamment une cinquième place aux Jeux de Rio en 2016. Autant vous dire que pousser à la faute les bateaux qui la gênent sur une ligne de départ, c’est son dada !
J’ai donc attendu que Francesca déroule sa voile et s’élance avant de moi-même démarrer. Sur le premier bord le vent n’a fait que tourner dans le mauvais sens pour nous 2 et malheureusement nous étions les 2 derniers à passer la première marque aux Glénan. A cette marque, j’ai hésité à lui faire l’intérieur à la bouée (en vrai de vrai j’aurais pu, il faut me croire) mais j’ai préféré ne pas m’engager là dedans. J’ai à nouveau pris mon temps pour faire mon changement de voile et j’ai enroulé la bouée juste derrière elle. Dans la vie il faut choisir ses batailles, et cette bataille-là, ce jour-là et surtout contre cette adversaire-là, je n’allais jamais la gagner.

Le vent n’a ensuite fait que s’essouffler. Dans ces conditions les potentiels de vitesse des bateaux se nivellent, voire s’inversent. J’ai tout fait pour tirer mon épingle du jeu dans ces petits airs. Et c’était le début de mon heure de gloire !
Au niveau de Ouessant j’ai volontairement pris un peu de marge pour pouvoir passer bien au large de la zone interdite (où transitent les cargos). En étudiant la météo j’avais anticipé que le vent allait complètement tomber et le courant s’inverser au moment où nous allions en tourner le coin. Ma priorité sur ce tronçon a été de s’en dégager pour ne pas avoir à tirer un bord à l’envers juste pour s’extirper de la zone.
Globalement je suis très content de cette première phase de course à la fois sur la vitesse et la trajectoire. Dernier à la première marque, je pointe en seconde position 24 heures plus tard !

Une traversée de la mer Celtique plus tard (et une première manœuvre de nuit sur la plage avant) je contournais le phare du Fastnet encore dans le peloton. A ce moment j’avais encore toute la flotte à portée d’AIS (le transpondeur radar). J’avais un peu l’impression d’être encore dans leur roue, pour mon plus grand bonheur !

Après le Fastnet le vent est rentré et les foilers de tête se sont - littéralement - envolés. Je ne les reverrai plus de la course. J’arrive à conserver « Cali », Arnaud Boissières de son nom officiel, dans le rétroviseur. Pendant 3 jours je me suis dit qu’il allait forcément me passer devant un moment, tout en me donnant à 100% pour que cela n’arrive pas, ou le plus tard possible. Et devinez quoi, j’ai tenu bon ! Sur la fin j’arrive à faire le break dans une transition météo que j’arrive à accrocher mais pas lui.
Faire jeu égal pendant 6 jours avec un quadruple finisher du Vendée Globe à la barre d’un bateau plus rapide que le mien, et finir devant lui à la fin, ça fait plaisir !
Je ne vous raconte pas tout : ma rencontre éphémère et nocturne avec des orques au niveau du Waypoint Gallimard, mes mésaventures avec mon réchaud (je suis tombé en panne de gaz la deuxième nuit de course, mangeant froid mes lyophilisés les 4 jours suivants) et j’en passe. Le mieux dans le solitaire c’est qu’on peut garder des souvenirs rien que pour soi…
Le bateau a rétréci ! ↘️
Savez vous quelle est la première chose que j’ai dite à Simon en montant sur le bateau le premier jour ? « Wow le bateau est immense ». Simon m’a immédiatement rassuré : « Tu verras, ça ne fait que rétrécir ». Et il avait raison !
Plus je pratique cette nouvelle monture, plus je m’habitue. Quand je monte à bord, que je vais sur la plage avant ou que je regarde vers le haut du mât, je ne suis plus frappé par l’immensité de la machine. Comme prédit par Simon, c’est comme si le bateau avait rétréci de moitié depuis que je l’ai adopté.
Je suis plutôt soucieux de nature, et à bord de mes bateaux j’ai toujours eu un peu de mal à me détendre et simplement profiter. Je m’attendais à être un peu stressé tout le temps mais à l’inverse, pendant les 6 jours de course, je me suis trouvé super à l’aise sur le bateau. C’est très bon signe pour la suite car je vais passer un paquet de temps à bord du bateau pendant les 3 années à venir.
J’étais aussi très à l’aise car tout a marché impeccablement sur le bateau. On en parle plus bas, mais je suis tellement dépendant de son état de préparation au départ des courses (et ce dans les détails les plus précis) que c’est le plus grand facteur de succès du binôme que nous formons ensemble. Bravo et merci donc à toute l’équipe pour leur travail !
Quelques pistes de travail quand même…
Alors quelles sont les ombres au tableau ? Il y en a, mais peu, et elles sont fines ! Ces 6 jours en solitaire sur le bateau m’ont permis de voir qu’il y avait quelques ajustements à faire dans l’ergonomie intérieure. Actuellement la position à la table à cartes n’est ni agréable pour travailler à l’ordinateur ni optimale pour le dodo. Il faut a minima pouvoir y être confortable pour travailler, et idéalement pouvoir faire des petites siestes avec un petit œil ouvert sur l’ordinateur. Quand on navigue en double ou en équipage on ne s’en rend pas vraiment compte car quand on dort on sait que d’autres gèrent le bateau et on dort au fond de la banette sur Jimmy, qui lui-même dort sur ses deux longues oreilles. S’il y a un problème on viendra nous réveiller, et ce n’est pas grave si on met quelques secondes à sortir de sa couchette car les premiers gestes d’urgence (un choqué de voile, un changement sur le pilote, etc) ont déjà été faits. Mais en solitaire il faut pouvoir vite bondir dehors donc on dort moins tranquillement, et moins loin du cockpit. Il y a donc beaucoup plus d’intérêt à avoir une position de « veille » face à l’ordinateur.
Ensuite il y a un gros travail à faire sur la calibration des instruments. Aujourd’hui l’électronique du bateau est telle que la direction et la force du vent ne sont pas bien calculées. Cela fait que c’est dur de décider à quel moment virer ou empanner car j’ai du mal à estimer quel cap je pourrais viser sur le bord opposé. Virer de bord trop tôt signifie qu’il faudra faire un virement supplémentaire (c’est à dire du temps et beaucoup d’énergie de perdus), et virer de bord trop tard vous fait faire de la route en plus ! Mine de rien c’est donc un sujet central dans la stratégie… Notre tableau d’utilisation de voiles n’est aussi pas à totalement jour donc les décisions se font donc un peu au feeling, et comment dire, le feeling, moi, c’est pas trop mon truc !
Paradoxalement je suis très content d’avoir eu un peu de vent en fin de course. Ca m’a permis de finir la course en me rappelant que j’étais au début de la courbe de progression ! Parce que les virements en solitaire dans 30 noeuds … disons que je ne les maitrise pas (encore!). J’ai fait 2 beaux manques à virer avec 2 situations de crise à gérer. Je suis parti sur le mauvais bord avec le J3 (la voile d’avant de près) gonflée à l’envers. J’ai donc dû la choquer en urgence, ce qui fait que la voile a fasseyé très fort. Outre le risque de déchirure, les écoutes se sont emmêlées entre elles, ce qui m’empêchait de border ou de virer de bord. J’ai donc dû sortir du cockpit pour aller les démêler. Cela peut paraître anodin, mais de nuit dans 30 noeuds et de la mer c’est clairement dangereux. Quand vous vous retrouvez dans cette situation un peu périlleuse, vous vous sentez tout petits, et un peu bête. Un bon rappel qu’en IMOCA une petite erreur peut très vite se transformer en grand problème.
« C’est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases » 💬
Pour ceux qui n’ont pas la référence, c’est ici (Les Tontons Flingueurs)
A l’école je n’aimais pas beaucoup la philosophie. Peu perméable et ne comprenant pas vraiment l’exercice de la dissertation, c’est une matière qui m’a toujours un peu plombé le moral et surtout ma moyenne… Mon bien maigre (et inespéré) 11/20 obtenu au bac me coûtant pas loin d’un point de moyenne générale. Pour le Nico de l’époque, ce fut un drame.
La maison d’édition Gallimard, partenaire de cette 1000 Race, proposait aux skippers de la course un concours d’écriture sur le thème « La Liberté a-t-elle un cap » ? Tout content de voir là un prix à ma portée, je dois vous avouer que j’ai vraiment tout misé dessus.
La date limite pour rendre notre copie était notre passage au Waypoint Gallimard. Vous l’aurez compris, j’ai volontairement ralenti pour avoir droit à un peu plus de temps que les autres pour rendre ma copie.
Je vous glisse ci-dessous le texte en question pour ceux qui en ont le courage.
« La liberté a-t-elle un cap ? » Mais peut-elle en avoir un ? La liberté n’est-elle pas justement l’absence de consignes et la possibilité de choisir ?
De ce point de vue, quel meilleur bac à sable que la mer pour jouer à “être libre” ? Au large, il n’y a pas de routes tracées, pas d’itinéraires imposés, pas de sens interdits. S’il y avait des panneaux, il n’y en aurait qu’un seul : “Toutes directions” (panneau dont la signification à terre m’échappera toujours, mais c’est une autre histoire...)
La mer efface aussi nos différences, nos identités : on est qui on veut et face aux vagues on sera toujours l’égal de l’autre. La mer nous accueille aussi sans limite de temps. On y reste autant qu’on veut et on est toujours réinvité. Et bien sûr, la mer ne s’arrête jamais. Derrière l’horizon il n’y aura toujours que plus de mer. Peut-il donc exister un meilleur terrain de jeu pour les Libres de monde ? Nos bateaux sont théoriquement capables de naviguer à l’infini : ils produisent leur énergie et dessalent leur eau. Il faut pour cela “juste” composer avec le courant, les vagues, le vent.
Le vent en particulier est plein de surprises, violent, cruel, parfois absent. On en sait quelque chose sur cette 1000 Race... Les vagues ont une énergie infinie et ne veulent jamais rien entendre, si bien que souvent elles ne sont même pas d’accord avec elle-mêmes. Le courant est probablement le paramètre le plus prévisible, mais il change inlassablement d’avis toutes les 6 heures, si bien qu’on ne l’a jamais longtemps avec soi.
Pour recharger nos batteries il faut soit du soleil, soit du vent pour avancer et faire tourner nos hydrogénérateurs. Il fait nuit la moitié du temps, nos bateaux n’avancent pas face au vent, et le vent arrière n’est pas efficace. Voyez comment il suffit que le vent commence à souffler et c’est déjà toute une palette de caps possible qui disparaît en fumée ! C’est un terrible angle mort pour notre chère liberté. Il va sans dire que notre liberté est suspendue à l’intégrité de notre bateau, avec ce que cela comporte en risque. Tout cela commence bien mal... au final, cela fait beaucoup de contraintes pour nous autres apprentis-libres !
Dans cet océan infini de possibilités et de contraintes, par où commencer ? Pragmatiquement, rien que pour dérouler une voile il faut déjà choisir entre le tribord amure et le bâbord amure. On n’a pas commencé à naviguer qu’il faut déjà renoncer à la moitié des champs possibles ! Manifestement il faut donc bien commencer par choisir un cap pour commencer à exercer sa liberté. La Terre étant ronde, l’éternel “Libre” qui ne veut pas choisir de cap se retrouvera mécaniquement, un jour, à son point de départ. Si on veut à tout prix être libre, on ne peut donc rien faire d’autre, c’est donc une occupation à temps plein, à l’exclusion de toutes les autres. Mais être libre pour ne rien pouvoir faire d’autre, n’est ce dommage, si non, un non sens ?
Avez vous déjà remarqué que personne n’est en mer indéfiniment ? En mer, on n’est que de passage. Sur leur cargo, leur chalutier, leur voilier, les gens vont toujours quelque part. Comme quoi, même dans l’endroit le plus libre du monde on parle donc pourtant d’une destination, d’un cap, d’un but.
Nous coureurs au large sommes une espèce un peu à part sur l’eau. Fondamentalement nous ne servons à rien, nous sommes là pour jouer. Il y a donc des règles du jeu à suivre, au minimum un parcours. Et donc bien souvent nous ne choisissons pas vraiment où nous allons. Il n’y a qu’à voir sur cette course. Au Fastnet on nous a donné le Waypoint Guy Cotten. Au Waypoint Guy Cotten, le Waypoint Gallimard. Des ambassadeurs de la liberté téléguidés depuis la terre, imaginez un peu !
La vie peut ressembler étrangement à cela. Nous ne sommes tous que de passage. Et malgré nos choix différents, nous avançons tous inéluctablement vers la même destination ultime, que nous n’avons pas non plus choisie. C’est peut-être cela qui rend la liberté la plus belle : nous ne choisissons pas où on va, seulement la manière d’y arriver. Et entre un point de départ et un point d’arrivée, n’en déplaise à Euclide, il n’y a pas une seule droite mais une infinité de trajectoires possibles et autant de façons de trouver chacun notre liberté.”
Lors de la remise des prix quelques heures après mon arrivée, j’ai eu la joie de recevoir le prix d’écriture, le seul trophée extra-sportif de l’épreuve ! Sam Goodchild, grand vainqueur de la course est reparti chez lui avec TOUS les autres trophées en jeu (il y en avait 7) et moi avec des chouettes livres Gallimard. C’est dommage parce que ma bibliothèque est déjà bien pleine alors qu’il reste encore beaucoup de place sur mon étagère à trophées.

Cap sur les hautes latitudes ! 🧊
Et maintenant on fait quoi ? Et bien tout va s’enchaîner assez vite puisque dans moins de 3 semaines je serai au départ de la deuxième course de la saison : la Vendée Arctique dont le départ sera donné le 7 juin. C’est (presque) demain !
Grande nouveauté cette année : le parcours libre ! Il est demandé aux skippers d’aller franchir le cercle polaire arctique (66° 33′ N), mais nous sommes libres de choisir à quelle longitude le couper. Ce n’est pas quelque chose dont nous avons l’habitude et à vrai dire nos logiciels de routage ne sont pas du tout faits pour ça ! Ils savent très bien trouver une route optimale entre un point A et un point B, mais ils ne savent pas du tout optimiser la position du point B en fonction du point A. Il va falloir être méthodique et se creuser les méninges !
C’est délicat de positionner cette course dans ma préparation. D’un côté ce n’est qu’une étape dans la préparation vers la Route du Rhum, mais c’est quand même un grand (très grand !) morceau d’aventure, presque un « Mini Vendée Globe ». Il s’agit d’ailleurs du même organisateur et de la même ville de départ et d’arrivée : les Sables d’Olonne.
Je vais donc avoir le droit de remonter une première fois ce chenal mythique à bord de mon beau bateau jaune, comme un avant goût de ce que je pourrai vivre dans deux ans et demi au départ du Vendée Globe… J’en ai déjà des frissons ! Notez le quelque-part, ce sera un certain 12 novembre 2028
Allez, si on en est à caler nos agendas 30 mois à l’avance, c’est qu’il est temps de rendre l’antenne. Je file me reposer pendant que la super équipe du bateau joyeux le ramène à Lorient pour préparer la suite !
À très bientôt pour de nouvelles aventures 💛,
Nico
Cette édition de la newsletter a été revue et corrigée gracieusement par Wilhelmine Faivre d’Arcier, orthophoniste de formation et relectrice bénévole de grand talent. Wiwi est aussi en charge de toute les privatisations et des évènements chez Café Joyeux et est joignable sur events@cafejoyeux.com pour répondre à tous vos besoins !





